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Interview Guillaume Chapelle

Le ministère du Logement, « symbole du manque d’ambition » de l’Etat depuis 20 ans face à un secteur en crise

L’Obs

MAL-LOGEMENT, ÉTAT DES LIEUX (3/7). Le portefeuille du Logement n’a jamais occupé un ministère de plein exercice depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017. Jugé technique plutôt que social, le logement est souvent traité sous le seul angle financier. Un « renoncement » à vouloir changer les choses, dénoncé par les acteurs du secteur.

Jeudi 11 janvier, fin d’après-midi. Le secrétaire général de l’Elysée, Alexis Kohler, se présente dans la cour de l’Elysée pour annoncer les principaux membres du gouvernement de Gabriel Attal. Au total, les noms de 14 ministres sont communiqués pour former une équipe resserrée autour des sujets importants. Une liste où ne figure pas le logement... Encore une fois. « C’est ce qui s’est passé en juillet, et aussi la fois d’avant. Ça confirme que le logement n’est pas un grand sujet pour ce gouvernement, et qu’il ne mérite pas un ministère » , dénonce dans la foulée Manuel Domergue, directeur des études à la Fondation Abbé-Pierre, à l’AFP.

Jamais, depuis l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, le logement n’a connu un ministère de plein exercice. Il a été rattaché tantôt au ministre de la Cohésion des territoires, tantôt au ministre de la Transition écologique, puis au ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires. Au gré des remaniements, le ministère a été dirigé par un secrétaire d’Etat, un ministre délégué - parfois chargé aussi de la politique de la Ville -, ou même a disparu, comme de mai à juillet 2022.

Le sujet préoccupe pourtant grandement les Français. Fortement corrélé au pouvoir d’achat, le logement est le troisième poste de dépenses que les Français augmenteraient en priorité s’ils avaient un meilleur niveau de vie, selon une étude d’Elabe et de la Fédération des Promoteurs immobiliers (FPI) publiée en mars 2022. Quant à sa conjoncture, elle est largement négative, jugent les Français, qui déplorent son coût trop élevé, le manque d’offre et affirment la nécessité de construire davantage. Face à ces problématiques, un silence dénoncé par 50 % des Français qui estiment qu’on ne parle pas suffisamment du logement dans le débat public.

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Le silence est d’autant plus fort que le ministère du Logement est toujours inoccupé, bien que le chef de file des députés Renaissance, Sylvain Maillard, ait affirmé que Christophe Béchu occupe le portefeuille.

« A chaque remaniement, nous sommes déçus »

La symbolique est violente. L’affectation tardive classe le logement au rang des politiques publiques secondaires. « Que les premières nominations aient fait l’impasse sur le logement trahit que l’action publique pour le logement n’est pas considérée comme une priorité, en particulier budgétaire, mais pas seulement » , critiquait Henry Buzy-Cazaux, président fondateur de l’Institut du Management des Services immobiliers, dans une tribune dans « Capital ».

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Les acteurs du secteur ne s’y sont pas trompés, réagissant très vite après l’annonce des principaux ministres début janvier. « Je déplore l’absence d’un ministre du Logement de plein exercice, doté des moyens nécessaires pour lutter contre la crise dure qui pèse sur nos concitoyens et menace l’emploi » , écrivait sur X (ex-Twitter) Emmanuelle Cosse, ancienne ministre du Logement de François Hollande et actuelle présidente de l’Union sociale pour l’Habitat. Pascal Boulanger, président de la FPI, allait même encore plus loin dans une interview au « Parisien » :

« Exécutif, députés, sénateurs... Tout le monde dit prendre conscience du problème qui devient dramatique pour les Français et des centaines de professionnels, mais à chaque remaniement, nous sommes à chaque fois déçus : aucune nomination, on a l’impression d’être le grand oublié de ce nouveau gouvernement. »

Ce sentiment d’abandon est d’autant plus fort que cela fait près de vingt ans que les professionnels du secteur connaissent cet abandon. « Depuis 2007 et la loi Dalo, il n’y a pas eu de grand texte sur le logement qui est vu comme un sujet technique plutôt que social. L’absence de ministère est le symbole du manque d’ambition du gouvernement » , juge Ninon Overhoff, responsable du département De la rue au logement au Secours catholique.

Depuis le début de la V ? République, le ministère du Logement a été de plein exercice moins de vingt-trois ans sur cinquante-huit (entre 1958 et 1966, il s’agissait d’un ministère de la Construction). Ce fut notamment le cas tout le quinquennat de François Hollande - sans pour autant obtenir des résultats probants, avant de disparaître depuis 2017. « On sent une forme de renoncement à agir de la part de l’Etat » , regrette Ninon Overhoff.

« Il faut un ministre du Logement fort pour peser sur les décisions »

C’est tout le paradoxe. Si le logement fait preuve de peu d’importance de la part des différents gouvernements, il s’agit pourtant d’un secteur qui subit la crise. Les chiffres sont tous plus alarmants les uns que les autres : 2,6 millions de ménages en attente de logements sociaux, qui n’ont jamais été aussi peu construits depuis 2005 ; tout juste 170 000 places en Crous (dont les résidences sont parfois dégradées) pour près de 800 000 étudiants boursiers ; la construction neuve à l’arrêt ; 330 000 personnes sans domicile... Un cocktail explosif qui pourrait se transformer en bombe sociale à retardement.

« Actuellement, la construction décroche. Avant, les prix du neuf explosaient... On dit que c’est la crise depuis vingt ans ! » , temporise Guillaume Chapelle. Ce spécialiste en économie du logement et professeur à l’université de Cergy-Pontoise rappelle d’ailleurs qu’un peu plus de 1 % du PIB sert au logement. « C’est un budget conséquent », estime-t-il. Plus qu’un problème de financement, la difficulté d’agir est surtout due au fait que le secteur est écartelé entre les intérêts des propriétaires (environ 60 % des Français), des locataires dans le parc privé (20 %) et ceux du parc social (20 %). « Si vous voulez construire plus, les loyers vont baisser, mais les prix aussi, donc les propriétaires ne seront pas contents », donne-t-il pour exemple. Ce que souhaite évidemment éviter le gouvernement.

Comment le secteur du logement est devenu une bombe sociale

Si la politique du logement est aussi difficile à conduire, c’est aussi parce qu’elle est en grande partie décentralisée au niveau des communes. « Sur le neuf, 20 % des permis de construire sont refusés par les maires. C’est souvent justifié mais il y a aussi des abus des élus » , estime celui qui est également chercheur associé au Liepp de Sciences-Po Paris. Idem sur les logements sociaux : si rien n’a été fait depuis vingt ans sur le sujet, admet l’expert, ce sont surtout deux tiers des communes qui ne respectent pas leurs objectifs de quotas imposés par la loi SRU. « C’est pour ça qu’il faut un ministre du Logement qui puisse taper du poing sur la table » , considère Ninon Overhoff.

Car il serait trop simple de dire que l’Etat est impuissant face à la situation : « Sur les logements sociaux, il faut une coordination importante. Des financements sont aussi nécessaires pour la transition énergétique et écologique », détaille Guillaume Chapelle. Il ajoute d’ailleurs qu’il serait déjà possible de « faire mieux avec ce qu’on a actuellement », notamment en réalisant des réallocation de logements existants, ou en instaurant une politique de mobilité des ménages. Mais cela demande du courage politique : « Il faut une politique d’orientation nationale, et, pour cela, il faut un ministre du Logement fort qui pourra peser sur les décisions » , estime le chercheur. Bien loin de cette ambition, Gabriel Attal a annoncé souhaiter « un choc d’offre » pour « déverrouiller » le secteur du logement, lors de son discours de politique générale mardi. Une promesse que faisait déjà Emmanuel Macron dans son programme de... 2017.